Juive

J’ai longtemps hésité à écrire ce billet.

Aujourd’hui compte tenu et du contexte global, et du fait qu’il y a potentiellement peu de gens pour lire quelque chose d’assez personnel, je me décide finalement à décrire/analyser/décrypter et livrer le rapport que j’entretiens avec mes origines.

Juive, oui.

Quoique.

Pourquoi finalement suis-je rattachée à ces 5 lettres tellement lourdes de sens, d’histoire, de souffrance, d’incompréhension mais aussi de résilience et de créativité.

Je n’en sais encore rien aujourd’hui. Quelques fils tellement fins et tellement épais à la fois qui font que ces 5 lettres ne me quitteront jamais.

Plus jeune j’ai cherché, comme une partie de ma famille à m’assimiler, à gommer, à faire comme si j’étais comme la majorité.

J’ai réalisé plus tard que ce ne serait jamais le cas.

Finalement, tant mieux, la minorité me convient tellement mieux.

Fille et petite-filles de survivants, je porte depuis ma naissance le poids de douleurs tellement insoutenables qu’elles traversent le temps et les générations. J’ai entendu depuis mon enfance en boucle des récits insupportables et des « tu as de la chance, tu es là grâce à nous ».

Cette douleur est tellement ancrée qu’il m’est encore aujourd’hui impossible physiquement de regarder des reportages ou des films sur la déportation

De la chance, oui. Du bonheur un peu moins.

Traumatisme commun et reconnu aux descendants de survivants, tu auras toute ta vie l’impression d’avoir volé ta place, de ne pas mériter ce qui t’arrive, de ne pas avoir LE DROIT d’être heureux.

Corollaire évident, dès qu’il t’arrive quelque chose de bien, tu t’empresses de tout bousiller avec délectation et empressement, histoire de bien montrer que TOI aussi tu sais/tu peux souffrir atrocement.

Ceci étant pour la partie ascendance et psychanalyse.

Pour la partie appartenance maintenant.

Clairement, je ne me sens appartenir à rien du tout. Athée et non communautaire, je ne cherche pas forcément le contact de mes « semblables » à tout prix. « Semblables »  avec qui je ne partage pas forcément, contrairement à des idées reçues à l’intérieur ou à l’extérieur de points communs immédiats et évidents.

J’ai autant de communauté  avec un juif Séfarade qu’un lituanien avec un tunisien ou à peu près. Nous n’avons ni la même histoire, ni la même culture.

Traditions ? Je déteste les traditions. La tradition m’ennuie. Faire la même chose au même moment tous les ans est une calamité et un fardeau dont je tente de m’extraire le plus possible.

 

Communauté donc ? Quelle communauté ? Mes ascendants ont assez vécu dans des ghettos pour que je ne cherche pas à m’en échapper le plus vite possible.

Je ne supporte pas les cercles fermés, les entre-soi, les endroits où tous les gens se ressemblent et s’assemblent. Je ne suis bien que dans la différence, pas la similarité.

Je n’appartiens à personne et je ne demande à personne de m’appartenir non plus. Je n’ai besoin d’aucun miroir pour penser « ah ouf, il y a des gens comme moi, je suis sauvée »

J’ai eu des ami(e)s juifs ou juives. Qui voulaient m’entrainer dans des célébrations ou des pratiques dont je n’ai strictement rien à faire. Et à qui je finissais toujours par dire « faut vraiment aller à la synagogue, pour votre mariage ? »

Un petit copain pendant plusieurs années aussi. Une relation caricaturale avec une vraie mère juive (pas la mienne) au milieu qui avait décidé qui oui, j’étais sa belle-fille pour la vie et que son fils devait me faire une tripotée d’enfants rapidement ou la mort. Le fils en question me mettant du coup une telle pression que je n’ai plus supporté l’idée et que lui n’a pas supporté que je ne supporte plus. Ca s’est mal terminé. Dans un bain de sang ou quasiment, avec toute la famille (nombreuse) qui s’en est mêlée façon vérité si je mens tragique.

Rien d’étonnant donc à ce que j’ai choisi l’option renégate en épousant un goy.

Je ne cherche pourtant pas à m’éloigner, mais pas à me rapprocher non plus.

Quant à mon rapport avec Israël, c’est là où la merde frappe le ventilateur avec mes « pairs » en général.

Clairement ? Je m’en fous complètement.

Israël ne représente rien pour moi, ni une terre promise, ni un rempart contre je ne sais quel antisémitisme global. Rien.

C’est juste un pays. Avec des juifs dedans. Je ne les connais pas, ce ne sont pas des gens de ma famille, ni des frères de sang. Ils ne viendront pas me défendre si un connard me traite de sale youpine.

Il n’y aura que moi pour lui péter sa tronche de crétin décérébré. Tsahal ne va pas larguer un missile, ni le mossad enclencher une mission suicide.

J’y suis allée une fois. Je ne m’y suis sentie ni bien, ni mal. Une touriste, avec les avantages et les inconvénients d’une touriste. Je n’ai ressenti ni « connexion » ni émotion particulière, ni relation privilégiée avec les gens que j’ai rencontré. Pas plus que dans d’autres pays en tous cas.

Ce pays fait des choses bien, et des conneries, comme tous les pays. Ne me demandez pas de le défendre et surtout pas à tout prix. Ce n’est pas le mien, je n’y ai jamais vécu, je ne vois pas pourquoi je ferai rempart de mon corps.

Alors juive pourquoi ? Pas de pays, pas de tradition, pas de religion, pas d’appartenance, pas de communauté, presque plus de traces et une descendance qui ne portera pas ou peu cette appartenance.

Parce que.

C’est mon histoire, la mienne, la seule chose qui m’appartient et à qui j’appartiens. Avec sa douleur, profonde, ses déracinements perpétuels qui font que je me sens bien nulle part et partout et que malgré le fait que j’ai toujours vécu au même endroit, je peux très bien demain, dans une semaine ou dans un an, prendre un sac avec deux vêtements et partir. Ailleurs. Loin. Sans me retourner.

Que j’ai peur, tout le temps, dans le noir, dans la lumière. Tout le temps. Mais que je suis forte. Si forte que je peux résister à bien plus de choses que moi-même je ne peux l’imaginer.

Que je peux rire de tout, y compris de moi-même, y compris dans le désespoir le plus désespéré. Y compris dans la mélancolie d’un paradis perdu que je ne retrouverai jamais et qui m’accompagnera perpétuellement.

Y compris dans la quête d’un ailleurs illusoire qui n’existe pas forcément réellement autrement que dans ma tête.

C’est la voix de mes parents, des mes grands-parents. Des gens qui les ont précédé, sur qui on a craché tellement violemment.

Et qui ont résisté pour leur survie, pour eux, pour leurs enfants, pour leur dignité.

Je leur dois au moins ça. De reprendre le flambeau. De résister à ma façon. De nager contre le courant. De ne pas plier.

De rester debout. De péter la gueule au connard décérébré qui me traite, moi, ou un autre, de sale youpine.

De rester. D’être.

Parce que, je suis.

Juive.

Danser avant le chaos

Danser avant le chaos, avant que ton corps ne parte en petits bouts tenus entre eux par des prothèses,

que plus personne ne te regarde autrement que par pitié ou par compassion.
Danser encore, malgré tout le forcer ce corps à t’obéir, même s’il ne veut plus.
Même s’il crie, même s’il hurle, même s’il lâche.
Jusqu’à avoir mal, encore et encore plus, avoir mal c’est être vivant, encore un peu.
Danser seule surtout seule, seule parfaitement.
Comme au début, comme à la fin.
Sans ordres, sans paroles, sans contraintes, sans concession, sans demandes et sans réponses.
Sans technique, sans grâce, sans harmonie, mais danser.
Plier, déplier, rouler, enrouler, taper, marquer le rythme, transformer l’air en mouvement et le mouvement en air.
Agripper l’oxygène, le sentir quitter tes poumons, lentement jusqu’à la dernière parcelle de souffle, jusqu’à la dernière molécule.
Glisser lentement dans la transe, lentement et surement comme on glisse dans le sommeil, comme on glisse dans l’alcool, comme on peut dériver dans la nuit.
Changer la douleur en rythme, le rythme en douleur, sentir tes nerfs vibrer jusqu’à former un bloc électrique sous ta peau.
Sentir la décharge se répandre lentement.
Atteindre le point précis, le moment où, bien ou mal, beau ou laid, admirable ou ridicule, ton corps disparait, tu disparais, tout disparait.
Et  pendant une seconde, une petite seconde d’éternité, tu sens les ailes de l’ange se refermer sur toi et son souffle léger, si léger, dans ton cou.
Fermer les yeux.
Et revenir dans la zone grise.