Danser avant le chaos

Danser avant le chaos, avant que ton corps ne parte en petits bouts tenus entre eux par des prothèses,

que plus personne ne te regarde autrement que par pitié ou par compassion.
Danser encore, malgré tout le forcer ce corps à t’obéir, même s’il ne veut plus.
Même s’il crie, même s’il hurle, même s’il lâche.
Jusqu’à avoir mal, encore et encore plus, avoir mal c’est être vivant, encore un peu.
Danser seule surtout seule, seule parfaitement.
Comme au début, comme à la fin.
Sans ordres, sans paroles, sans contraintes, sans concession, sans demandes et sans réponses.
Sans technique, sans grâce, sans harmonie, mais danser.
Plier, déplier, rouler, enrouler, taper, marquer le rythme, transformer l’air en mouvement et le mouvement en air.
Agripper l’oxygène, le sentir quitter tes poumons, lentement jusqu’à la dernière parcelle de souffle, jusqu’à la dernière molécule.
Glisser lentement dans la transe, lentement et surement comme on glisse dans le sommeil, comme on glisse dans l’alcool, comme on peut dériver dans la nuit.
Changer la douleur en rythme, le rythme en douleur, sentir tes nerfs vibrer jusqu’à former un bloc électrique sous ta peau.
Sentir la décharge se répandre lentement.
Atteindre le point précis, le moment où, bien ou mal, beau ou laid, admirable ou ridicule, ton corps disparait, tu disparais, tout disparait.
Et  pendant une seconde, une petite seconde d’éternité, tu sens les ailes de l’ange se refermer sur toi et son souffle léger, si léger, dans ton cou.
Fermer les yeux.
Et revenir dans la zone grise.